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Euthanasie. Quand une théologienne moraliste catholique cherche un compromis entre l'éthique et le législatif

© Maroun BADR

Prêtre et chercheur doctorant en bioéthique

Les Issambres, 05/04/2023

Dans l’actualité de la Convention citoyenne sur la fin de vie, certains médias [1] ont publié sur leur site, le 4 avril 2023, les propos qu’a tenus Véronique Margron  religieuse dominicaine, théologienne moraliste et présidente de la Conférence des religieux et religieuses de France (CORREF)  dans la préface qu’elle a écrite en 2014 pour le livre « Médecin catholique. Pourquoi je pratique l’euthanasie » de Corinne Van Oost [2]. Pour ces médias, V. Margron faisait l’apologie de l’euthanasie. En vérifiant les informations, j’ai décelé que la dominicaine, cherchait avec une certaine subtilité à trouver un « compromis entre l’éthique et le législatif ». Sa proposition vient appuyer l’importance de respecter l’autonomie du patient. Quoique importante et fondamentale pour la liberté, l’autonomie, telle qu’on l’entend dans les discours actuels, est un principe quasiment sacré dans la pensée bioéthique nord-américaine fondée sur la théorie du principalisme [3] que je qualifie de « bioéthique minimaliste ». De ce fait, les propos de V. Margron prêtent à une confusion, directement ou indirectement, sciemment ou inconsciemment, quant à son « éventuel » soutien de l’euthanasie (Voir la préface en bas de cette page).  Elle affirme ce qui suit :

« Ces pages nous invitent à mettre en place une éthique plus interrogative que prescriptive. […] Il nous faut pourtant trouver l’impossible compromis éthique et législatif où seront pensées en même temps l’autonomie du patient et son impuissance. »

Dans une interview dans le journal La Croix en 2014, elle disait qu’il faut « sortir du débat trop binaire et parfois très idéologique sur la fin de vie qui durcit les positions en France ». Puis, sur la question de l’éthique de fin de vie, elle précise que cette dernière « est toujours la même : ‘Quel est le souhaitable?’ La loi morale ‘tu ne tueras pas’ est fondamentale. Mais encore faut-il savoir comment l’incarner dans le singulier d’une histoire » [4].

De ses propos, deux points méritent d’être analysés.

1. Le débat binaire

Sans qu’elle soit claire sur ce propos, V. Margron invite à sortir du « débat trop binaire ». Si ce débat binaire est celui du « pour » ou du « contre » l’euthanasie, il faut peut-être rappeler à la théologienne que dans la morale, il ne s’agit pas d’une question du « pour » ou du « contre ». Il s’agit plutôt de la question qui se pose entre le « bien » et le « mal ». C’est ainsi que, faudrait-il encore rappeler, le grand maître dominicain Thomas d’Aquin a posé les fondements de la moralité chrétienne, valables et valides encore de nos jours mais mis de côté, quand il a expliqué la moralité de l’acte humain en tant qu’acte libre [5], explication reprise par le Catéchisme de l’Église Catholique (CEC nº 1751). Selon Thomas, la moralité des actes dire qu’un acte est bon ou mauvais – dépend de trois éléments constitutifs : l’objet, la fin et les circonstances.

Pour pouvoir émettre une appréciation éthique sur l’acte de l’euthanasie (et sur le suicide assisté) en tant qu’acte humain, à partir de la pensée catholique, il serait judicieux d’examiner la définition de cet acte. Selon la Déclaration Iura et Bona de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l’euthanasie est « une action ou une omission qui, de soi ou dans l’intention, donne la mort afin de supprimer ainsi toute douleur » [6]

Il en ressort que :

a) L’objet qui s’avère aussi le moyen, est le fait de donner la mort ;

b) La fin consiste en la suppression de la douleur ;

c) Les circonstances tournent autour de la fin de vie : le patient, son entourage, l’hôpital, le personnel de santé, etc.

Ainsi, pour qu’un acte soit qualifié de bon, il faut que ces trois éléments soient bons en leur essence. Il suffit qu’un seul élément soit mauvais pour que l’acte entier soit qualifié de mal. Dans ce sens, même si l’intention (la fin) de soulager les douleurs est bonne en soi, l’acte de donner la mort est mauvais et rien ne changera son essence. C’est pourquoi l’euthanasie (ou le suicide assisté, se donner la mort) demeure un mal alors que l’intention est bonne.

Sur ce débat binaire, entre le « bien » et le « mal », se fondent (et doit se fonder) l’éthique et la morale [7]. Sinon, elles n’ont aucune raison d’être. L’éthique et la morale, ne sont pas une idéologie, pour reprendre V. Margron qui affirme que le débat est parfois idéologique. Certes, il s’agit d’aborder, de discuter, de poser des principes et des valeurs sous formes d’idées. Mais ces principes, comme tous les principes, sont des idées exprimées en paroles dont leur finalité est d’éclairer lors du discernement entre le bien et le mal. Mais ces idées ne sont pas idéologiques parce qu’elles ne débattent pas des idées mais elles concernent une vie, un être humain, une personne  laquelle s’exprime dans le concret à travers sa corporéité.

2. Le compromis

V. Margron souligne qu’il faut trouver un compromis éthique et législatif. Une telle proposition porte en elle deux idées majeures auxquelles il faut faire attention :

a) Puisque le législatif relève du droit positif, lequel est variable, instable, voire subjectif ; puisque l’éthique est (et doit être) enracinée dans le droit naturel invariable (tu ne tueras point), stable (depuis toujours) et objectif (reconnu par tous les êtres humains naturellement), un compromis n’est possible que sous une seule condition : que le droit positif se repose sur le droit naturel garantissant ainsi les valeurs et les principes fondamentaux.

b) Affirmer qu’il faut trouver un compromis, c’est aussi dire implicitement que l’éthique peut et « doit » laisser tomber certains de ces principes et valeurs afin qu’il y ait un consensus entre elle et le législatif. Ne s’agit-il pas alors d’un relativisme éthique ? Peut-on tomber dans ce piège dans lequel les valeurs et les principes sont relatifs ? Au moins, dans le monde catholique, ce relativisme n’existe pas et ne doit pas exister. L’éthique et la morale ne sont ni du sentimentalisme, ni d’humanitarisme, ni du scientisme rationaliste. Elles doivent être centrées sur la personne humaine dont la corporéité s’exprime dans le principe de l’uni-totalité [8] afin de bien respecter sa dignité. D’un côté, il s’agit, au sens méta-ontologique, de l’unité substantielle, et non pas accidentelle, entre le corps et l’âme. D’un autre côté, il s’agit de prendre en considération la totalité de la personne, corps et âme, dans tout processus de réflexion où la vie est en jeu. Ceci dit, pour éviter toute confusion, le refus de l’euthanasie et du suicide assisté n’est pas homothétique de l’acharnement thérapeutique lequel est également refusé par l’enseignement de l’Église Catholique [9].

C’est ainsi que, si V. Margron estime qu’elle est mal comprise dans ses propos, qu’elle se justifie, en tant que théologienne et religieuse catholique, d’une façon claire en se basant sur les textes du Magistère de l’Église ou sur des références catholiques des spécialistes de qualité dans ce domaine.

                                                                                            

[1] M. Bernard, «Euthanasie : Véronique Margron doit s’expliquer», 2023, Riposte-catholique, in https://www.riposte-catholique.fr/archives/176639 [5-4-2023]; Tribune Chrétienne, «Meurtre délibéré», 2023, in https://tribunechretienne.com/meurtre-delibere/ [5-4-2023].

[2] Médecin catholique, pourquoi je pratique l’euthanasie, Presses de la Renaissance, Paris 2014.

[3] Cette théorie est fondée dans les années 1970 par T.L. Beauchamp et de J.F. Childress dans leur livre intitulé Principles of biomedical ethics. La bioéthique nord-américaine adoptant cette théorie se base sur les quatre principes suivants : l’autonomie, la bienfaisance, la non malfaisance et la justice.

Voir E. Sgreccia, Manuel de bioéthique, Volume 1 : Les fondements et l’éthique biomédicale, Mame – Edifa, Paris 2004, 60‑61, 172‑179.

[4] F. Thomasset, «Un médecin catholique qui pratique l’euthanasie témoigne. ENTRETIEN. Véronique Margron, théologienne moraliste «Il faut sortir du débat binaire et très idéologique sur la fin de vie»», La Croix (2014), in https://www.la-croix.com/Archives/2014-09-15/Un-medecin-catholique-qui-pratique-l-euthanasie-temoigne.-ENTRETIEN.-Veronique-Margron-theologienne-moraliste-Il-faut-sortir-du-debat-binaire-et-tres-ideologique-sur-la-fin-de-vie-2014-09-15-1206668 [5-4-2023].

[5] T. D’Aquin, Somme théologique I-II, Le Cerf, Paris 1984, q. 18-21.

[6] Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration Iura et bona sur l’euthanasie, 1980.

[7] Si la différence entre les deux domaines est subtile, on pourrait dire que la morale s’occupe de la question du « bien » et du « mal », et l’éthique, à partir de cette question, pose les « principes » de réflexion.

[8] E. Sgreccia, Manuel de bioéthique, Vol. 1…, 124.

[9] Voir Ibid., 773‑786.

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