Temps de lecture : 17 minutes

Loading

Fin de vie et sondages : Ne vous réjouissez pas trop M. Olivier Falorni !

© Maroun BADR (PhD)

Docteur en bioéthique

Enseignant de droit civil, Faculté de Droit, UCO – Angers

Research Scholar at UNESCO Chair in Bioethics and Human Rights – Rome

Associate Researcher at Facultad de Bioética Universidad Anáhuac México

10/02/2026

Sur son compte facebook, Monsieur Olivier Falorni se réjouit à travers les mots suivants :
Nos concitoyens sont-ils favorables à la loi sur l’aide à mourir que j’ai l’honneur de porter
Le sondage réalisé par l’IFOP et publié aujourd’hui est très clair: 84% des Français l’approuvent‼️
Il est vraiment temps qu’on respecte leur volonté‼️
🧠 En effet, le rapport Ifop de février 2026, réalisé pour l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD), s’inscrit dans une longue tradition de sondages mesurant l’attitude des Français à l’égard de l’euthanasie, du suicide assisté et, plus récemment, de la proposition de loi instituant un droit à « l’aide à mourir ». Depuis plus d’une décennie, ces enquêtes affichent des niveaux de soutien particulièrement élevés, souvent supérieurs à 80 %, suggérant l’existence d’un consensus sociétal en faveur d’une évolution du cadre légal.
Cependant, l’analyse scientifique d’un tel rapport ne peut se limiter à la lecture des pourcentages publiés. Elle implique un examen attentif de la méthodologie, du cadrage des questions, du rôle du commanditaire, ainsi que la mise en perspective avec d’autres enquêtes utilisant d’autres approches.
 

I. Cadre méthodologique des divers rapports

A. Échantillon et mode de recueil

🟢 Le sondage IFOP 2026 repose sur un échantillon d’environ 1000 individus, recrutés via panel en ligne et redressés selon la méthode des quotas (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, région).
🟠 Ce dispositif correspond aux standards des instituts français.
🔴 Toutefois, le recours exclusif au mode CAWI (questionnaire auto-administré en ligne) introduit plusieurs limites :
1️⃣ Biais de sélection des individus inscrits sur panels numériques ;
2️⃣ Sous-représentation possible des personnes très âgées ou éloignées du numérique ;
3️⃣ Auto-sélection de répondants plus enclins à s’exprimer sur des enjeux sociétaux.
🟢 Ces mêmes critiques s’appliquent également sur les sondages réalisés par l’institut d’études Opinionway (2025 et 2026) utilisant le même dispositif.
 
➡️ Les quotas corrigent partiellement ces biais mais ne constituent pas un échantillonnage aléatoire complet.
 

B. Transparence et documentation

🟠 Le rapport Ifop 2026 décrit globalement la méthodologie mais fournit peu d’informations sur :
1️⃣ Les pondérations exactes ;
2️⃣ Le taux de non-réponse ;
3️⃣ La totalité du questionnaire.
 
➡️ Ce déficit de transparence réduit la capacité d’audit scientifique indépendant.
 

II. Présentation des résultats du rapport 2026

🟢 Le résultat central indique qu’environ 84 % des Français se déclarent favorables à une loi autorisant une aide à mourir.
🟢 Le rapport met également en évidence :
1️⃣ Un soutien légèrement plus faible chez les moins de 35 ans que chez les plus âgés ;
2️⃣ Des variations selon la proximité partisane (soutien plus élevé à gauche, plus faible chez certains électorats conservateurs) ;
3️⃣ L’analyse qualitative incluse (ventilation sociodémographique) révèle que des groupes comme les personnes sans sympathie partisane ou certains profils socio-économiques montrent plus de variations dans leur degré d’accord ;
4️⃣ Une large adhésion aux directives anticipées ;
5️⃣ L’existence de préoccupations concernant les personnes vulnérables, notamment handicapées.
 
➡️ Ces éléments apportent des nuances, mais restent dans un cadre strictement descriptif.
 

III. Mise en perspective historique des sondages commandée par l’ADMD

🟠 Les résultats du rapport 2026 s’inscrivent dans une certaine continuité : 
1️⃣ En 2017, 95 % favorables à l’euthanasie ;
2️⃣ En 2022, 82 % considèrent l’euthanasie et le suicide assisté comme des “soins de fin de vie” ;
3️⃣ En 2023, 90 % favorables à l’euthanasie et 85 % au suicide assisté ;
4️⃣ En 2024, 92 % favorables à l’approbation du recours à l’euthanasie ;
5️⃣ En 2026, 84 % favorables à une loi sur l’aide à mourir.
 

IV. Analyse des réponses 

A. Structure

🟠 Si les réponses ci-dessus montrent une majorité, il est judicieux de préciser que chaque chiffre est la somme de deux autres indiquant deux réponses nuancées.
1️⃣ En 2017, 95 % favorables à l’euthanasie :
🕳️ 52% : Oui, absolument ;
🕳️ 43% : Oui, dans certains cas.
2️⃣ En 2022 : 82%, l’euthanasie et le suicide médicalement assisté comme des soins de fin de vie à part entière :
🕳️ 39% : Oui, tout à fait ;
🕳️ 43% : Oui, plutôt.
3️⃣ En 2023, 90 % favorables à l’euthanasie et 85 % au suicide assisté :
🕳️ 51% : Oui, absolument ;
🕳️ 39% : Oui, dans certains cas.
4️⃣ En 2024, 92 % favorables à l’approbation du recours à l’euthanasie :
🕳️ 51% : Oui, absolument ;
🕳️ 39% : Oui, dans certains cas.
5️⃣ En 2026, 84 % favorables à une loi sur l’aide à mourir :
🕳️ 49% : Tout à fait favorable ;
🕳️ 35% : Plutôt favorable.
 

B. Interprétation 

🟠 Hétérogénéité du soutien
Le fait qu’environ la moitié des répondants se situent dans des modalités intermédiaires (« plutôt », « dans certains cas ») indique que :
1️⃣ Une part importante des personnes interrogées n’exprime pas un assentiment inconditionnel ;
2️⃣ L’adhésion est graduée, non binaire.
 
🟠 Ambiguïté substantielle des modalités intermédiaires
Les catégories telles que : « plutôt favorable », « oui, dans certains cas », sont sémantiquement indéterminées. Elles peuvent recouvrir :
1️⃣ Des restrictions fortes ;
2️⃣ Des réserves mineures ;
3️⃣ Ou une simple hésitation.
 
➡️ Les données disponibles ne permettent pas de distinguer ces sous-profils. Il est donc impossible de savoir, à partir de ces seuls chiffres, quelle proportion des « oui conditionnels » accepterait effectivement une application large ou restrictive.
 
🟠 Ceci ne démontre pas que le soutien serait faible.
1️⃣ Le fait que des réponses soient nuancées ne signifie pas que le soutien soit fragile, artificiel ou illusoire.
2️⃣ Les répondants ont explicitement choisi une modalité positive.
 
🔴 En revanche, cela ne démontre pas non plus que le soutien serait solide au sens juridique.
 
🔴 Inversement, ces chiffres ne démontrent pas que les personnes approuveraient :
1️⃣ Un texte précis ;
2️⃣ Des critères déterminés ;
3️⃣ Des procédures concrètes.
 
➡️ Les questions portent sur des principes généraux, non sur des dispositifs détaillés.
 

V. Influence du commanditaire et biais de cadrage

A. L’ADMD

🔴 L’enquête a été commandée par l’ADMD, association militante fortement impliquée dans le débat sur le droit à une aide à mourir.
🟠 Même si Ifop est un institut de sondage réputé et indépendant, le choix des questions, des formulations et des thèmes explorés peut être influencé par le commanditaire :
1️⃣ La notion de dignité, non bien définie ;
2️⃣ La souffrance insupportable qui demeure subjective ;
3️⃣ L’autonomie individuelle qui ne fait pas consensus ;
4️⃣ L’insistance sur certains aspects favorables ou choisir des questions qui mettent en évidence la “nécessité” d’une loi.
 
➡️ Ce type de cadrage est connu pour accroître mécaniquement l’adhésion, phénomène décrit en sciences sociales comme framing effect.
 

B. Apports des enquêtes indépendantes (OpinionWay / Fondapol)

🟢 Le sondage est plus nuancé utilisant des descriptions concrètes des procédures législatives :
➡️ Ce qui réduit souvent l’accord.
 
🟠 L’étude de Fondapol (Janvier 2026), Les Français n’approuvent pas la proposition de loi visant à légaliser l’euthanasie et le suicide assisté, basée sur des questionnaires longs et détaillés, mettent en évidence :
1️⃣ 73 % souhaitent un avis psychiatrique en cas de doute sur le discernement ;
2️⃣ 78 % demandent une procédure spécifique pour les personnes souffrant de déficience intellectuelle ;
3️⃣ 68 % veulent un contrôle a priori plutôt qu’a posteriori ;
4️⃣ 66 % Pensent que la réunion du corps médical doit se tenir physiquement, et non en visio ;
5️⃣ 51 % se déclarent opposés à la proposition de loi telle qu’elle est rédigée ;
6️⃣ 57 % des sondés estiment que le second médecin devrait avoir l’obligation d’examiner le patient ;
7️⃣ Lorsqu’on interroge les Français sur une alternative de choix pour un proche en fin de  vie entre les soins palliatifs et l’euthanasie, ils préfèrent majoritairement les soins  palliatifs, à 52% contre seulement 38% en  faveur de l’euthanasie.
 
➡️ Ces données suggèrent une opinion conditionnelle et prudente, très éloignée de l’image d’un soutien massif inconditionnel.
 

VI. Effet de formulation : démonstrations empiriques

A. Formulation large et valorisante

▶️ « Certaines personnes souffrant de maladies insupportables et incurables demandent parfois aux médecins une euthanasie, c’est-à-dire qu’on mette fin à leur vie, sans souffrance. Selon vous, la loi française devrait-elle autoriser les médecins à mettre fin, sans souffrance, à la vie de ces personnes atteintes de maladies insupportables et incurables si elles le demandent ? » (étude 2024, p. 5) ;
▶️ « Une proposition de loi envisage d’autoriser l’aide active à mourir (euthanasie ou suicide assisté) pour les personnes qui en font la demande et qui réunissent les conditions suivantes :
– être atteint d’une affection grave et incurable,
– être en phase avancée ou terminale,
– éprouver une souffrance physique ou psychologique constante liée à cette affection, jugée insupportable ou impossible à soulager.
Vous personnellement, êtes-vous favorable ou opposé à cette proposition de loi ? » (étude 2026, p. 22).
🟠 Résultat typique : 84–92 % favorables.
🔴 Deux formulation de l’ADMD produisent un fort accord puisqu’elles font mention explicite de :
1️⃣ Maladie incurable ;
2️⃣ Souffrance insupportable ;
3️⃣ Aide médicale.
🕳️ Aucun rappel des actes concrets (injection létale, prescription létale, rôle du médecin, irréversibilité).
🕳️ Cadrage compassionnel → activation d’un réflexe empathique.
 
➡️ On mesure surtout l’adhésion à une réflexion abstraite (soulager la souffrance), pas à un dispositif juridique et médical précis.
 

B. Formulation juridico-technique

▶️ Supposons que la question soit reformulée ainsi : « La loi autoriserait un médecin à prescrire ou administrer une substance entraînant la mort, sans contrôle judiciaire préalable et avec vérification a posteriori. Êtes-vous favorable ou opposé ? »
🟢 Quel serait le résultat observé sachant que
🟠 Cette formulation implique la présence de :
1️⃣ Acteur identifiable (le médecin) ;
2️⃣ Acte explicite (donner une substance létale) ;
3️⃣ Information procédurale (contrôle après coup).
 
🔴 Elle déclenche des considérations de :
1️⃣ Responsabilité ;
2️⃣ Risque d’erreur ;
3️⃣ Abus potentiels.
 
➡️ Ici, on mesure l’adhésion à un mécanisme institutionnel précis, pas à une idée abstraite.
 

C. Scénarios concrets

▶️ Supposons une question abordant un scénario concret du style : « Une personne âgée, non en phase terminale, mais estimant que sa qualité de vie est insuffisante, pourrait demander une aide à mourir. Êtes-vous favorable ou opposé ? »
🟢 Quel serait le résultat observé sachant que
🟠 Cette formulation montre l’effet psychologique :
1️⃣ Le cas n’est plus extrême ;
2️⃣ Le répondant se projette dans une zone grise.
 
🟠 Apparaissent :
1️⃣ Doutes ;
2️⃣ Peur de dérive ;
3️⃣ Questionnement sur pression sociale.
 
🟢 La formulation judico-technique et le scénario concret sont bien mis en évidence dans le sondage de Fondapol 2026, à travers la question posée, ainsi, avec alternative : 
▶️ « Imaginez que l’euthanasie soit légale en France et qu’un de vos proches soit gravement malade. Personnellement, préféreriez-vous … Qu’il bénéficie de soins palliatifs de qualité, ou qu’on opère sur lui une euthanasie, c’est à dire une injection létale ? »
➡️ Résultat : « 52% des personnes interrogées expriment leur préférence pour une fin de vie accompagnée par les soins palliatifs, tandis que 38% se disent favorables à une fin de vie provoquée par une injection létale ».
 
➡️ Le soutien dépend fortement du profil du bénéficiaire, mais aussi de la présence ou non d’une alternative à l’euthanasie ou le suicide assisté.
 

D. L’explication des écarts prévisibles

🟢 Dans les sondages :
1️⃣ Une question chargée émotionnellement → hausse de l’accord ;
2️⃣ Une question technique → activation du raisonnement critique ;
3️⃣ Une question scénarisée → activation de la prudence.
 
🟠 Mécanisme de manipulation indirecte ?
▶️ On ne répond pas à la même chose selon qu’on nous demande :
🕳️ « Faut-il soulager la souffrance par une aide à mourir ? »
OU
🕳️ « Faut-il autoriser un tiers à provoquer légalement la mort d’une personne au motif de soulager ses souffrances ? »
OU encore
🕳️ « Faut-il développer les soins palliatifs et favoriser leur accès sur tout le territoire français et pour toutes les personnes souffrantes avant de légaliser la mort provoquée ? »
Etc.
 
➡️ Ces écarts montrent que l’objet réellement mesuré varie considérablement selon la formulation. 
 

VII. Biais de connaissance

🟠 Les Français se déclarent souvent favorables à l’idée générale sans forcément connaître précisément le texte ou les modalités législatives réelles.
 
🟠 Dans le même sondage Fondapol82 % des Français s’intéressent au débat mais seulement 7 % ont lu le texte de loi voté à l’Assemblée nationale en 2025
 
🟠 Selon l’étude Perception des français sur le vieillissement et la fin de vie  (Enquête réalisée par FLASHS pour LNA Santé, 2025):
1️⃣ 65 % des français s’estiment insuffisamment informés sur les conditions légales entourant la fin de vie dans notre pays ;
2️⃣ Dont 16 % jugent qu’ils ne le sont pas du tout ;
3️⃣ Parmi ceux qui, au contraire, se disent au fait des dispositions en vigueur, seuls 9 % disent tout à fait bien les connaître ;
4️⃣ Sur la différence entre aide à mourir, euthanasie et suicide assisté :
🕳️ 51 % estiment en être capables ;
🕳️ Seulement 11 % de manière claire ;
🕳️ 26 % jugent qu’il n’y a pas de différences entre ces trois alternatives ;
🕳️ 23 % ne sont pas capables d’expliquer lesdites différences.
 
➡️ Les réponses recueillies reflètent donc souvent une impression générale plutôt qu’une compréhension  sémantique et juridique précises. Or, l’information claire et précise constitue le pilier fondamental pour l’objectivité d’un sondage.
 
 

Conclusion

🟢 Si le rapport Ifop de février 2026 est méthodologiquement conforme aux standards des enquêtes d’opinion et constitue un indicateur pertinent des attitudes morales générales
🔴 Il ne permet pas d’inférer l’existence d’un consensus éclairé sur la proposition de loi
🔴 Ni affirmer que la majorité des français sont favorables à l’euthanasie et au suicide assité.
 
Ne vous réjouissez pas trop M. Olivier Falorni ! Les mots pèsent !
Translate »

CONTACT

×